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Sommes nous notre propre tyran?

Il y a Quatre siècles, Etienne De La Boétie écrivait à 17 ans le discours de la servitude volontaire. Son ton et la possibilité dont il jouissait sous une monarchie de décrire de façon aussi peu flatteuse le pouvoir et ceux qui l'exercent, interrogent sur la notion moderne de "liberté". Cependant, cet article ne traitera pas de ce sujet. Nous nous poserons la question de savoir si nous sommes un tyran pour nous même? Quel tyran sommes-nous pour nous même? Comment reprendre le pouvoir à ce tyran? Remarquez que le choix du mot tyran est volontairement choc. Il est utilisé dans ce texte pour désigner la "personne" à laquelle nous donnons le pouvoir en échange de notre servitude volontaire.

"Tyran", vous avez dit tyran?

Tout d'abord, définissons la notion de tyran. Ce terme a évolué dans le temps depuis la Grèce antique. Il désignait le représentant d'un système politique arrivé d'Asie mineure (la tyrannie), caractérisé par la prise du pouvoir absolu souvent à la suite d'insurrections ou de phénomènes violents. Le terme tyran était déjà péjoratif. A l'époque de La Boétie, au XVIème Siècle, le terme de tyran signifiait le maître, le Roi. Par extension, il désigne, à l'époque moderne, un dictateur.

On peut s'accorder sur le fait que ce terme est péjoratif, qu'il désigne un "chef" et qu'il est, la plupart du temps, craint plus que respecté. Chef de famille, chef de l'état, chef de groupe ou de service, tous ces chefs sont des tyrans, car, que leur pouvoir soit issu, d'un coup d'état, de l'hérédité ou des urnes, qu'il soit légitime ou pas, violent ou bienfaisant, les tyrans ont la possibilité de l'exercer de la façon qu'ils jugent nécessaire, sans autre consentement que le leur.

Le tyran liberticide?

Comme on peut l'imaginer, il est peu probable de trouver un tyran libertaire. En effet le tyran, aussi sympathique qu'il soit est celui qui a le pouvoir. Avoir le pouvoir... Avoir le pouvoir sur qui du reste? Le tyran a le pouvoir sur ses (ou son) sujet(s). Dans le cas du chef de famille, il a le pouvoir par tradition sur les membres de sa famille. Le chef d'état a le pouvoir, grâce au résultat des urnes, sur "son" peuple. Le mari violent a le pouvoir par coup d'état sur sa femme. La mère a le pouvoir par tradition sur ses enfants. Bref chacun de nous à ce jour, a ou veut un pouvoir sur les autres, ne serait-ce qu'un pouvoir financier (le très contemporain pouvoir d'achat). Mais est-ce qu'avoir le pouvoir nécessite le liberticide? Il semble que l'anachronisme de la question réponde en partie.

Quelles que soient nos opinions politique, notre aversion ou notre passion pour l'histoire, il n'est pas aberrant de dire que, à sa manière, Napoléon est une célébrité. Tyran sanguinaire, fin tacticien, manipulateur génial, personne rongée par une ambition et un ego démesuré, accordons nous sur le fait que, Napoléon a connu un règne sans partage et qu'il a envoyé des humains, ses frères humains, au massacre par centaines de milles. Pourtant, il eu fallut que la chair à canon refuse d'obéir au tyran et reprennent leur pouvoir d'humains égaux, pour que leur vie fut sauve et que le tyran ne redevienne ce qu'il est: un humain, ni plus, ni moins important que les autres, irrémédiablement mortel. De même, il suffirait que les journaux et la T.V nomme les victimes et non les bourreaux des attentats, pour que leur pouvoir et la "vénération" qu'ils peuvent susciter chez certains, s'évanouisse tel le brouillard dissipé par le soleil.

En résumé, qu'il en use ou pas, dès qu'il y a un tyran il y a pouvoir sur un sujet, ce sujet se trouve dépouillé de sa liberté, à la merci de la décision de son "maitre".

Quel rapport avec l'individu isolé?

Quel rapport entre la tyrannie exercée selon des conventions et l'individu isolé que nous sommes? Une première question à se poser est peut-être qui suis-je? Pour répondre à cette question, nous allons nous appuyer sur les travaux d'Eric Berne, psychologue, père de l'analyse transactionnelle.

A cette question du "qui suis-je?", il répond que nous sommes un être composé de trois profils:

  • Parent (nourricier qui soutien, encourage, protège ou normatif qui éduque, transmet les croyances),
  • Adulte (ordinateur qui raisonne et se fonde sur la logique),
  • Enfant (adapté qui est soit soumis, soit rebelle. L'enfant peut être libre, il rêve, crée, joue, suit ses propres règles).

Il nomme cette multitude de profils les états du moi. Ces facettes de notre construction cohabitent dans notre identité. Nous sommes tour à tour ces personnages selon les personnes avec lesquelles nous sommes ou les situations que nous rencontrons. Le terme schizophrénie est impropre en l'espèce, car il s'agit moins de personnalités différentes que d'évolution de notre identité au long de notre développement. En effet, nous sommes nés avec nos sensibilités, nos peurs, nos envies... L'enfant que nous étions a tour à tour été frustré, dominant, apeuré, triste, joyeux, rieur, joueur... Il s'est adapté à son sort pour devenir un être adulte, capable de réflexion pure, de raisonnement. Puis, par mimétisme, il est devenu un parent.

Le passage adulte/parent s'est opéré tôt dans notre vie. Il suffit pour s'en convaincre de regarder jouer une fillette avec sa poupée. Elle l'affectionne comme un parent en distillant à ladite poupée ce qu'elle doit/peut faire ou pas. Elle lui prodigue conseils, attentions et interdictions. Elle la gronde même parfois, comme le font les adultes à son endroit. De même nous sommes tous enfants parfois. Lorsqu'un ami nous invite à sortir: "tu viens, on va voir une film?", une réponse du genre: "super, on y va!" est un signe de notre enfant libre.

Dans ce chapitre nous avons évoqué les trois profils (parent/adulte/enfant) qui existent en chacun de nous. Prenez deux minutes pour vous et posez-vous la question qui suis-je dans telle ou telle situation? Au bureau avec mon chef de service, suis-je en général, enfant adapté soumis (vous pliez-vous à ses quatre volontés?), enfant rebelle (à rechercher la confrontation et la contradiction), parent nourricier (à ses petits soins, car sa position sociale est stressante?), parent normatif ("Il s'y prend mal pour aborder certains sujets. Il est nul!")... Avec mes amis, suis-je toujours partant pour rigoler (enfant libre), suis-je dans la critique de leurs valeurs/croyances ("elle ne devrait pas porter cela à son âge" parent normatif), suis-je dans la bienveillance, à la limite d'être collant(e) ("elle n'est pas au mieux de sa forme, je l'invite à se changer les idées. Ça va lui faire du bien." parent nourricier). Alors? Vous les ressentez ces profils? Ils vous sont de près ou de loin familiers?

Suis-je un tyran pour moi?

La question reste ouverte et nous ne trouverons pas de réponse ferme à celle-ci, du moins chacun d'entre nous aura sa réponse.

Pour savoir si nous sommes un tyran pour nous, il est pertinent d'abord de savoir si on veut voir le tyran en nous. Ce n'est peut-être pas chose facile à accepter.

Ensuite, utilisons nos discutions internes. Ne dites pas que vous ne vous parlez pas. C'est naturel de se parler!

Enfin si notre curiosité nous autorise à nous remettre en question, il peut être intéressant de se poser quelques questions.

Suis-je un tyran pour moi...? Non, bien sûr que non!!!

Voyons! D'abord, combien de fois utilisons-nous dans la journée un de ces termes? "Il faut...", "je dois...", "tu devrais...", "je suis obligé(e)...", "que vont penser...?", "que va dire...?", "si je ne le fais pas, il/elle va encore crier". Combien de fois dans la journée vous vous dites? "Je n'aurai pas du dire ou faire cela", "redresse toi, il va croire que...", "mais quel idiot(e) tu fais!"... Remarquez que ces discutions internes se font tant à la première, qu'à la deuxième personne. Remarquez également que la dernière phrase aurait pu être dite par des parents peut-être même les vôtres, nous avons tous le droit d'être maladroits parfois. C'est une phrase que vous vous dites? Notez que c'est le parent normatif qui sommeille en vous qui s'exprime et qu'en l'espèce, il vous reproche (vous vous reprochez) une attitude, un comportement, une phrase, d'une manière que l'on peut qualifier de violente.

Ce parent, comme tout parent est aimant, parfois maladroit, parfois collant, mais ce parent c'est vous qui vous critiquez au travers du prisme de vos croyances et de vos valeurs. A l'inverse certains d'entre nous se disent plutôt des gentillesses "t'es pas drôle des fois, allez, viens, on y va!", "juste cette fois-ci!", "bon, on se le fait ce gâteau?", "il me fais peur lui...", "j'ai envie d'un câlin", "et si je créais..."... Dans ce cas, c'est plutôt l'enfant qui sommeille en nous qui s'exprime, fragile, joueur, gourmand, prêt à l'aventure, inconscient d'une réalité matérielle ou contraignante.

Ensuite, ces injonctions, ces conseils, le sont-ils, contraignants? Entravent-ils notre bien-être, notre liberté? Il y a fort à parier que pour chacun d'entre nous, nous nous obligions à agir parfois à l'encontre de notre propre bien-être pour satisfaire à une exigence héritée de notre éducation ou de nos croyances, ou de nos valeurs. Prenons des phrases que nous avons entendues ou dites pour exemple:

  • "Pfff, j'ai pas envie d'aller le voir à la maison de retraite, mais bon, c'est pour lui faire plaisir"... Tout d'abord, à qui pensons-nous faire plaisir en partant avec ce genre d'idées en tête, tenus par cette obligation? Ensuite, peut-on envisager que l'on cède là à une obligation sociétale plus qu'à un vrai besoin d'échange et de partage lorsque l'on se dit cela?
  • "Non! Pas une autre part de gâteau, trop c'est pas bon...". Trop, par rapport à quoi? Pas bon en comparant avec quel aliment? On ne se pose pas tant de question à ce point, soit on cède à notre envie, soit on obéi à l'injonction...
  • "T'as vraiment une tête d'épouvantail ce matin!" Merci, c'est très gentil et ça nous met dans de bonnes conditions pour démarrer la journée...

Enfin, sont-ils tyranniques? Qu'en pensez-vous? Par leur violence et la façon dont ces remarques s'imposent à nous, sans notre consentement, on pourrait les considérer despotiques, dictatoriales, tyranniques. En conservant à l'esprit que ces remarques innées, héritées, apprises, nous sont imposées par nous et nous même et quoique cela puisse être un raccourci, nous pouvons considérer que nous nous tyrannisons. Nous sommes parfois un tyran pour nous même et il est probable que, de fait, nous le soyons parfois pour notre entourage.

Pour aller plus loin, on peut apercevoir un processus de servitude volontaire à l'époque moderne, mis en évidence par l'expérience de Stanley Milgram, expérience récemment répétée (Lien vidéo de cette expérience ici, cette vidéo dure 1h30).

Afin d'éviter la description détaillée de l'expérience, voici deux liens pour en savoir plus:

Vidéo

Lecture

Pour résumer Milgram a constaté, lors d'une expérience scientifique sur plusieurs centaines de personnes, la soumission de l'homme à l'autorité, la "servitude volontaire" de La Boétie. Plus de 60% de la population obéi naturellement à "l'autorité". Pour s'en convaincre, conservons à l'esprit que la plupart des nazis assis sur le banc des accusés lors du procès de Nuremberg niaient la responsabilité de leur actes, en l'attribuant à la nécessité de suivre les ordres. Même si c'est un raccourci, un syllogisme, se pourrait-il que 60% de la population obéit sans discussion, comme 60% de notre être est incapable de libre arbitre face à sa propre tyrannie?

Quel genre de tyran suis-je pour moi?

Jusqu'ici, nous avons vu qu'un tyran est un chef qui décide et impose ses décisions. Nous avons évoqué un mécanisme de discutions internes, nous nous sommes fondé sur l'analyse transactionnelle et les états du moi. Nous avons pris des exemples pour mettre en évidence le caractère spontané, despotique, parfois blessant ou méchant des critiques que nous nous faisons de façon plus ou moins régulière dans la journée. Enfin, nous nous sommes demandés si nous étions auto-tyrannisés.

Qui est mon tyran? Un enfant colérique? Un parent castrateur? Un parent qui étouffe et rappelle à notre bon souvenir les croyances (limitantes ou transcendantes) qu'il a apprises de ses parents, de ses grands-parents, de ses professeurs...

La Boétie défini trois sortes de tyrans:

  • Ceux qui ont pris le pouvoir par la force,
  • Ceux qui ont le pouvoir par la loi de l'hérédité,
  • Ceux qui ont étés élus.

Amusons-nous à un parallèle et considérons plusieurs tyrans:

  • Le tyran héréditaire pourrait correspondre à notre éducation au sens large du terme ("mets pas tes doigts dans ton nez", "fais tes devoirs", "on dit bonjour quand on est poli"...),
  • Le tyran élu pourrait être notre système de valeurs et de croyances, car nous l'avons choisi, nous avons validé ces valeurs et ces croyances ("Je me vois mal...", "Je crois que..."),
  • Et le tyran despotique, serait l'enfant blessé, frustré qui sommeille en chacun de nous, répondant à ses émotions, elles mêmes tyranniques ("je le veux maintenant!", "Je vais là!"...).

Il est très possible qu'il n'y ait qu'un seul despote qui vit en nous et qu'il nous tyrannise avec des petites phrases assassines fais-pas-ci, fais-comme-ça... Cependant comme l'objet de cet article est de s'interroger sur notre propre mode de fonctionnement et quels sont les forces qui sommeillent en nous, nous conclurons ce passage en se posant une question. Posez-vous la à la lueur de ce qui précède, honnêtement: est-ce-que je m'auto-tyrannise? Est-ce-que je consens à me soumettre à ma propre dictature?

L'expérience de Milgram citée dans le chapitre au dessus, nous mène à penser que si nous obéissons volontairement, serait-il possible que notre état du moi le plus puissant soit notre tyran.

Comment renverser mon tyran?

La réponse à cette question est aussi multiple qu'il y a d'individus sur la planète. A quelle fréquences se font ces reproches et ses invitations à faire quelque chose à contre cœur, au mépris de notre intention initiale, de notre envie, de notre bien-être? Pour un despote bien installé, auquel on a laissé un trop grand pouvoir, la fréquence risque bien d'être quotidienne et l'énergie pour le renverser plus grande. Il se montre plusieurs fois par semaine, par jour, par heure, par minute...

Pour le renverser, il est utile de l'identifier et de décider, si nous voulons le renverser de manière violente ou de manière douce. Il semble difficile de le renverser violemment, car il s'agit d'une histoire entre nous et nous, et de fait, nous risquons de nous faire mal en le faisant violemment, de plus, la violence ne mène qu'à la violence et le tyran aura tendance à résister plutôt qu'à disparaitre. c'est cependant une méthode.

Cette démarche peut se faire seul (petite voix sage au fond de soi), ou peut se faire avec un accompagnement (psychologue, coach, amis, famille...). L'accompagnement d'un professionnel pour ce travail lourd semble facilitant, ne serait-ce que pour le regard bienveillant porté par le coach et l'environnement sécurisé qu'il assure. La démarche peut être effectuée seul(e) avec une solide motivation. Après avoir identifié le tyran, son moment d'apparition, sa fréquence, son mode de tyrannie, faisons le tomber. Ceci, par exemple, est la méthode préconisée par La Boétie pour faire s'effondrer un tyran. Signifions lui qu'il n'a de pouvoir que si on lui en confère. Envisageons de lui parler pour lui signifier qu'on le considère, mais qu'on décide de reprendre le pouvoir qu'on lui a conféré un temps. Choisissons des mots simples, fermes, positifs, propres à le cantonner à son rôle, celui d'accompagnant dont on a eu besoin, mais qui est appelé à disparaitre.

"Je t'ai vu tyran, je t'entends, je t'écoute, Je suis libre de mes choix et ton avis, quoiqu'important restera un avis, ton avis! Je décide de mettre fin à ton règne, à mon obéissance et de reprendre mon pouvoir que je t'avais confié! Merci pour ton aide dans ces moments ou je me suis laissé allé à l'acédie. Je reprends le contrôle, je décide pour moi!"

Ce n'est pas une méthode Couet, c'est un exercice à faire pleinement en conscience. Cela peut-être le travail de quelques mois, ou le travail d'une vie. Notre cerveau étant habitué à la servitude, il faudra répéter cet exercice quotidiennement. Dès que le tyran apparait, sans colère et sans peur, prenons-le entre quatre yeux et répétons lui, "je t'ai vu tyran... Je reprends le contrôle, je décide pour moi".

Vivez bien! Le bonheur est le chemin!

 

S'il vous reste 19 pages d'énergie, prenez ce temps pour découvrir le discours de la servitude volontaire, ne fut-ce que pour la profondeur et la justesse de la réflexion. Cliquez ici pour le lire en PDF©

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